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AVANT PROPOS
Max
Obione a réactivé ses deux héros créés
dans son précédent roman «Les vieilles décences».
Ce flic et ce juge, tous deux à la retraite, sont toujours
aussi actifs. Ils ne s’embarrassent pas de complications procédurales,
ils lessivent à leur manière. Forte, évidemment.
L’auteur trouve néanmoins le moyen de nous parler de
l’amitié, de la carrière qui vous bouffe l’existence
au point de sacrifier sa vie personnelle et familiale, de la Corse
qu’il affectionne et plus surprenant encore... de l’art
contemporain dont il ne veut pas être la dupe. Obione excelle
dans le portrait, les scènes d’action, il brosse les
situations et les paysages en quelques traits. Il nous fait sentir
les odeurs et ressentir les choses, la nature, les êtres.
Cette histoire galope et embarque le lecteur assurément.
On trouve à la fin du livre une postface intitulée
: «Toussaint R.», composée d’extraits d’une
bande audio enregistrée par le commissaire Rescamone dont
la lecture éclaire rétrospectivement quelques épisodes
du roman. Une structure romanesque originale.
Revue de presse
Claude Le Nocher a lu Le jeu du lézard (paru sur Rayon polar - janvier 2007)
Maurice, policier retraité, et Raymond, ex-magistrat, acceptent une nouvelle mission. Retiré en Corse, Toussaint Rescamone (l’ancien chef de Maurice) sent sa fin approcher. Le truand Garbaggi veut sa peau ; mais la maladie qui affaiblit Rescamone est plus forte que le gangster. Il s’inquiète pour sa petite-fille Dora, qui semble avoir disparu.
Aussi appelée « Davina », la jeune femme est connue dans les milieux artistiques parisiens. Dora s’occupe de la galerie d’art de Jack Jugan. Elle est habile pour découvrir de nouveaux talents. Jouant de son charme, elle sait manœuvrer créateurs et critiques. Maurice et Raymond entament un vrai jeu de piste pour la retrouver.
Plusieurs personnes connaissant Dora sont agressées ou abattues, sans doute par des pros du crime. Un ami à elle, du Ministère de la Culture, dit ignorer où se cache Dora. Néanmoins, une piste se précise. L’artiste yougoslave Drago Nivic est de ceux dont Dora fit la réputation. S’il ne peut témoigner, le duo d’enquêteurs a la preuve que Dora fut séquestrée chez lui.
Dora a donc été finalement enlevée par des truands. On la destine peut-être à un réseau de prostitution. Cette fois, Maurice est sur son terrain. Utiliser ses indics, préparer un commando contre les ravisseurs, c’est son domaine. Même si Raymond n’est pas autant aguerri, il contribue au succès de l’opération. Mais leur mission ne s’arrête pas là…
Cette dynamique paire de retraités, amateurs de Vins de Loire, mène une enquête agitée à souhait. La description du monde superficiel des experts en Art est fort savoureuse. Raymond réussit même à aider un vieux peintre méconnu. La scène où Maurice se procure des armes rappelle le face-à-face Jean Gabin-Françoise Rosay dans un film dialogué par Michel Audiard. Quand Max Obione évoque la Corse, il n’oublie pas les noires questions concernant l’Île de Beauté. On aime aussi le portrait de l’authentique journaliste (p.71) à l’intégrité rare.
Extraits
...................
Même plus mal, tellement je souffre. Au-delà du descriptible. Les cris n’y suffiraient pas non plus. Je rentre dans l’ultime passage, le silence, le repos total… Merde ! Je fais des mots. Je ne sais plus, à dire vrai, s’il me reste du courage. Enclin à m’attendrir sur mon sort ? Pas encore. Qui sait demain ? A force de me retourner sur ce lit, le drap dans son milieu a fait un gros cordon qui me scie le dos. Tout ceci m’épuise, je maudis cette chaleur qui engloutit mes dernières forces, qui liquéfie jusqu’à mes velléités de n’importe quoi. Il n’y a que mon petit cinoche personnel qui parfois tient séance entre de longues et désespérantes plages de rien. Excepté le spectacle permanent de Léo se déplaçant dans l’espace, la peau de Léo, le corps ferme de Léo… […]
...............
— Allez relève-toi, tapette !
C'était le genre d'encouragement susceptible de faire bondir Mau. Le Belge ricanait :
— T'as rien dans le falzar ce me semble !
Ce fut radical, Mau se remit sur pied en chassant la poussière de sa chemise. La douleur lui tortillait le bide. Le visage tordu par la douleur, il arma son pied et le balança dans l'entrejambe de ce fumier de Lucien.
— Ça, c'est pour refroidir tes grelots !
Malheureusement esquivé en bout de course, le coup ne porta pas autant que souhaité. Les cris redoublaient, les femmes s'étreignaient sur le balcon en encourageant Maurice ; Dora était survoltée, on l'entendait plus que les autres :
— C'est un violeur, monsieur Maurice, tapez-le, tuez-le !
Les coups pleuvaient, des poings et des pieds, à la volée. Les deux hommes roulèrent dans la poussière, l’issue de la bagarre était incertaine. Si Mau était nerveux, son adversaire était baraqué.
Je fus alors sèchement houspillé par Céleste :
— Eh ! Vous, le grand sifflet ! Vous ne pourriez pas aider votre ami par hasard.
Piqué au vif, je m'approchai pour séparer ces deux chiens enragés ne sachant quel membre attraper sans prendre un mauvais coup au passage. J'avais les jambes en coton, cette sauvagerie m'a toujours tétanisé, séquelle des castagnes dans la cour de récré de Jean Zay. « Ah si j'avais eu un flingue sous la main ! » pensai-je faussement à regret parce qu'on avait bêtement planqué les armes dans la maison de Toussaint.
Céleste cria en trépignant :
— Allez donc chercher un outil dans la cave, là, en-bas !
J'y courus et revins muni d'une fourche. La mêlée était si confuse que de crainte de blesser Mau, je ne parvenais pas à embrocher ce salaud de Lucien. La grande panthère tatouée dans son dos esquivait mes assauts fourchus. Un grand rire éclata derrière moi malgré la gravité de la situation. Me voir, tel Charlot, si gauche avec cet outil, danser d'un pied sur l'autre devant la boule informe de membres imbriqués, avait provoqué l'hilarité nerveuse de ces dames. J'essayai de me concentrer sur l'objectif car la lutte s'envenimait autant que les paroles bien que l'accent conférât aux menaces du wallon un effet comique irrésistible :
— Enculés de Français, je vais vous les faire bouffer vos couilles de rat !
— Fumier ! Salaud ! La Céleste, c'est sacré…
— Elle était affamée ta protégée, elle a repris trois fois du dessert.
— Je vais te crever gros tas de merde.
Ce dégueulasse de Lucien en rajoutait :
— Le ramonage de sa turbine à chocolat, elle en voulait pour sûr…
Les femmes devenaient hystériques.
— Tu vas la fermer ta grande gueule, dis !
Las ! Mau, étalé de tout son long, acheva sa phrase le cou écrasé sous la ranger du Belge qui pesait de tout son poids.
— Pouche, pouche ! 'ai les abeilles…
C'était perdu, les femmes se réfugièrent précipitamment dans la maison. Sentiment de victoire ou d’invulnérabilité, ce Lucien de malheur relâcha son attention un dixième de seconde ; en un éclair je lui plaçai les deux piques de la fourche sur le râble, en plein dans la tête de la panthère.
— Un geste de plus, je te perce, lâche-le !
Je crois n'avoir jamais gueulé si fort de ma vie.
— Perfe-le, perfe-le, réussissait à proférer Mau mal en point sous la semelle.
Immobile, l'enragé rigolait comme un sale dingue :
— T'oseras pas pauv' lopette, t'as pas les couilles!
J’allais démontrer à cette brute, en accentuant la pression sur les pointes, que la nature m'avait doté autant que lui de deux testicules en état de marche; deux petits cônes s'évasaient en creux à la surface de la peau du saligaud prête à s'ouvrir sous la poussée, la panthère me narguait.
— Tu vas pisser le sang ! hurlai-je.
Déjà une larme rouge coulait de l'œil du fauve.
...................
« Je fus pris d'une crise nerveuse quand j'ai lâché la fourche. Agité de tremblements, incapable de dire deux mots de suite, la bouche coincée dans un rictus idiot, je réalisais que décidément je n'avais pas le tempérament. « Pas la tripe ! » aurait dit Le Mat que j'entendais d'ici, gueulant et chantant à tue-tête sous la douche. Jour exceptionnel pour mon ami trop souvent fâché avec les savonnettes !
Allongé sur le canapé du salon, les trois femmes de noir vêtues — « Mes trois jolies veuves ! » — me prodiguèrent leurs meilleurs soins.
Céleste me passait un gant humide sur le front :
— Vous avez été parfait Raymond ! Calmez-vous maintenant. Je vais vous redonner un canard à la grappa.
L'exquise rondeur de son bras en haut duquel s'ébouriffait une broussaille à la puissante fragrance me tétanisait. J'en tremblai de plus belle. Dora, à l'aide d'un magazine transformé en éventail, me ventilait comme un homme de coin aère un boxeur groggy.
— Vous avez été formidable Raymond. J'espère qu'ils vont le mettre en prison, dit-elle.
En disant Raymond, tout court, elle avait de jolies couleurs sur les joues. Je tremblai toujours. Mais le meilleur traitement allait se révéler être celui de Léo. Elle me massa l'intérieur du poignet, pendant que ses lèvres gonflées déposaient de gros bécots mouillés dans la paume de ma main. Ses yeux ronds me fixaient continuellement puis ses doigts légers et sa bouche, imperceptiblement, progressèrent sur mon avant bras immobilisé de telle sorte que ma main rentrée involontairement par l'échancrure de sa robe alla cueillir une mangue fraîche qu'elle abandonna à ma caresse. Ce fut radical, d'un bond l’image de la panthère disparut de ma mémoire. Mais, tel un maraudeur étonné de sa bonne fortune, je conçus sur le champ de prolonger mon malaise autant que la cueillette.
— Mesdames, c'est un plaisir de ressusciter entre vos mains, parvins-je à déclarer quand les muscles de ma face purent enfin se relâcher. »
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Extrait Postface
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[…] Il n'était pas aisé de se frayer un chemin à travers cette végétation faite de genêts, de bruyères arborescentes, d'arbousiers nains. On devinait néanmoins le sentier sous nos pas, le piétinement des rares promeneurs entretenait sa trace jusqu'au rivage. A mesure, le maquis se calmait et laissait place à une étendue plantée de lentisques, de myrtes, de cistes jusqu'à une aire sablonneuse qui marquait la bordure de la minuscule plage. Quelques grands pins maritimes accrochés aux escarpements dominant la crique dessinaient un paysage rêvé. Des effluves marins se substituaient aux senteurs des plantes odoriférantes. A l'abri d'un bloc rocheux, un agave géant projetait vers le ciel sa fleur au bout de son pylône. Un matelas de posidonies sèches encombrait la bande de sable à la frontière de l'eau ; les jours de houle, vague après vague, cet obstacle se rechargeait de quelques débris supplémentaires arrachés aux fonds marins par la dernière tempête. Voici la terre appartenant à Elvira, ma sœur aînée, restée là-bas au Vietnam où elle a fondé une famille que nous ne connaissons pas. Voici donc Sagnolu, je n'y étais pas venu depuis un demi-siècle. Voici notre terrain d'aventures quand maman avait pu décider babbu à descendre à la mer. Je retrouvais mes repères en dépit des proportions perturbées des souvenirs d'enfance. Le rocher qui marquait l'entrée de l'anse et à partir duquel nous plongions, m'apparut définitivement plus petit parce que je doutais que la mer ait pu durant toutes ces années en dissoudre la circonférence. Tous les témoins de nos jeux étaient fidèles. Même le vieil eucalyptus, étêté maintes fois par le vent, exposait ses rejets vigoureux sortis de son tronc en tenue de camouflage. Le bruitage murmuré de la houle de petit temps ce matin-là occupait le silence. Au loin, quelques voiles poussées par la brise du large glissaient. Scrutant les bords du golfe, je découvrais les modifications du paysage, jadis vierge de toutes constructions. Affleuraient juste au-dessus des ondulations de la végétation côtière, des toitures de tuiles canal ocrées, toutes proches, qui dénotaient une pression foncière active. Le grignotage progressif de la nature par ces habitations confisquait peu à peu le littoral. Ici, le saccage avait commencé : quelle force politique, puisque l'Etat en était incapable, pourrait résister longtemps aux pressions de toutes sortes, les légales comme les violentes. La convoitise que ces hectares en bordure de mer pouvaient engendrer, en devenait presque palpable. On comprenait d'emblée que mon retour venait contrecarrer le projet d'accaparement d'un Garbaggi. Sa hargne était à la mesure de son désir de posséder ce site exceptionnel. Mais la vision d'une paillote avec son infecte odeur de graillon ayant envahi mon esprit, ma résolution de lutter grandit d'un coup.[…] Laissant mes pensées en plan, j'ai rejoint Léo sur le sable. Elle avait écarté quelques saloperies de plastique et s'emplissait du rayonnement solaire. Je m'assis à ses côtés sans rien dire, le regard bloqué sur la vague perpétuelle mourant à nos pieds comme l'image d'un temps inéluctable. L'ondée de la nuit avait rincé le ciel, la lumière était franche. Après la baignade — c'était avant cette putain de maladie — nous sommes restés nus, allongés à même le sol panant nos peaux de grains plus ou moins fins. L'air embaumait, les mouches avaient décidé de ne point nous harceler. Ah ! Cette lumière terrible, inondant cette nature. Oui, je la retrouvai cette lumière incomparable, c'est elle qui était restée en moi durant toutes ces années de grisaille. Sur le moment, harassé par tant de beauté sereine, j'ai pensé irrésistiblement que je pourrai mourir demain, comblé ! […]

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