Parce que les codes qui régissent ce genre littéraire autrefois décrié autorisent para-doxalement la plus grande liberté narrative, on trouve dans ce Graines de noir toute la gamme du noir, allant de la noirceur de fantaisie au « noir de chez noir ». Huit auteurs s'étant rencontrés sur le forum du site Internet Pol'Art Noir ont décidé d’éditer collectivement quelques-unes de leurs nouvelles. Si certaines d'entre elles sentent encore la besogne du débutant, si d'autres rayonnent d'écritures plus affirmées, aucune n'indiffère. De cette aventure éditoriale peu banale, menée à son terme grâce à Krakoen, résulte un camaïeu se déclinant du gris clair plaisant au black radical. Chaque ensemencement est une promesse. Dans ces fictions, la mauvaise graine supplante le bon grain stérilisé pour le plus grand plaisir du lecteur. Puisse ce dernier préférer la folle avoine semée au gré des vents de l'imaginaire, aux fruits insipides du nombrilisme fourbu.
Les horizons ont beau être divers, ils finissent tous, chaque jour qui passe, par s'assombrir, à la rencontre du noir. Il en est ainsi, c'est la nature qui veut ça... C'est également le propre de certains auteurs ou lecteurs d'errer sous la lune, de frissonner dans la nuit, de fréquenter la littérature au mauvais genre. Cette connivence partagée m'a poussé un jour (une nuit...) à allumer une lanterne virtuelle qu'on appelle un "site Internet". Un phare ?... Non, plutôt une simple balise, un petit point lumineux qui brille au loin, perdu dans l'obscurité anonyme du net, juste pour signaler : " Je suis des vôtres ! ". Toutefois, afin que cette vitrine ne se transforme pas rapidement en entreprise narcissique, est née l'idée d'un lieu d'échanges autour de la littérature policière. Ainsi le forum de Pol'Art Noir fut-il créé, ouvert à tous les surfers du Web. Puis le fil, les aiguilles et l'envie d'en découdre ont engendré des rencontres, des échanges, des concours de nouvelles, de l'entraide, de l'émulation, de la critique autour de l'écriture.. Sont arrivés là, au fil des jours, de jeunes plumes encore duveteuses, d'autres plus aguerries au vol solitaire dans le ciel de l'édition, mais toutes ont joué le jeu avec le même enthousiasme.
Je suis heureux d'avoir préparé cette terre dans laquelle ont été déposées pour y germer parmi d'autres, ces " graines de noir ". Et voici les premières feuilles qui pointent, les premiers boutons qui éclosent, grâce à la coédition de leurs nouvelles sous l'égide de la coopérative d'édition Krakoen qui a su désherber, pincer, élaguer, arroser, conduire ce projet afin que ces jeunes pousses se renforcent et s'élancent enfin vers le soleil.
Merci à Charles, Leclebs, Kenobi, R-vosse, BDU, Vidocq, H.Sholmes et Tony (1) de me conforter dans l'idée que le talent ne demande qu'à s'épanouir pour peu que des espaces de liberté créatrice lui soient donnés. Même dans le noir !...
Patrick Galmel alias Polarnoir
1. - Pseudonymes des auteurs sur le forum de Pol'Art Noir
Un recueil de nouvelles. La forme littéraire la plus périlleuse, le mauvais genre par excellence, la récollection de nouvelles ouvrant à un curieux objet, une sorte de livre des pauses que l’on quitte et que l’on reprend, ou qu’on laisse filer dans le dédale des chapitres où l’on ne se risque plus, tant l’effort requis parfois est intense, de se projeter encore et encore dans une nouvelle ambiance, une nouvelle histoire. Trop d’histoires partout en quelque sorte. Et si peu de temps. Une épreuve, donc, autant pour le lecteur que pour l’auteur, l’un et l’autre s’affrontant le sourire aux lèvres, à l’affût des passes d’armes, de la manière d’en finir comme d’y entrer, de jouer des codes narratifs, si prégnants dans cet "immédiatement" de l’écriture. 25 nouvelles nous sont proposées ici. Une performance : qui peut lire un bouquin pareil ? Entrer, sortir, quitter une atmosphère, s’imprégner d’une autre… Un challenge relevé par huit auteurs en cavale et une maison d’édition courageuse. D’inspirations diverses, l’ensemble est à lire comme un cordial. De la cellule terroriste dormante de la rue Myrha (Paris, 18), au centre pénitentiaire de Saint-Quentin, de la femme unijambiste qui aime prendre son pied -…enfin, sa prothèse - au presque nain trop petit pour tuer (quelle superbe et extravagante idée !), on l’aura compris : de la nouvelle qui puise son ressort dans la description de mœurs à celle qui le trouve dans la ruse d’une chute habile, ce sont autant les territoires du noir que nos auteurs arpentent, que ceux du genre, avec ici un vrai morceau de bravoure narrative, là une grande leçon de vie, chacun explorant sa technique avec sincérité et passion, ce qui n’est pas le moindre des mérites du recueil que de nous offrir ce workshop qui maintient ouvert les espaces de la création littéraire, maladresses comprises - et après ?
Bon recueil de nouvelles noires, mais de qualité inégale : parmi les huit auteurs retenus dont tous font l’objet de quelques lignes de présentation en fin de volume, quatre sortent du lot et paraissent prometteurs dont certains, plus prolifiques, permettent une appréciation affinée…
Hervé SARD
Auteur de cinq nouvelles méritant d’être retenues, surtout Je te tuerai et Lettre à ma Juge, deux monologues, l’un sur la préparation d’une vengeance, l’autre comme tentative d’explication d’un psychopathe sur pourquoi il tue… L’écriture est concise, sans fioritures et percutante : « l’index se positionna doucement sur la détente. Tout doucement. La croix du viseur se déplaça vers la porte d’entrée. Pour s’immobiliser très exactement au centre de la petite fenêtre en forme de cœur, celle qui permettait à la maîtresse des lieux d’identifier ses visiteurs. François ne tremblait pas. Il ne tremblait jamais dans ces moments-là. Il savourait (pp.180-181) ».
Franck MEMBRIBE
Trois nouvelles de qualité égale, avec pour thèmes : un musicien devenu noir pour la musique qu’il adore dans Noir Désir, l’écologie et la manipulation des entreprises dans Phase terminale, et violence dans le service militaire dans Le Treizième Homme. L’écriture, engagée et rude, révèle un auteur qui veut défendre ses convictions : « les nettoyeurs d’installations irradiées qui crèvent à cinquante ans bouffés par les métastases, ça n’étonne plus personne. Le Français ou l’Anglais moyen qui attrape le crabe en consommant des fruits de mer, c’est une autre paire de Manche si vous permettez ce jeu de mots. Vous êtes la dernière chance pour que la vérité éclate (p.166) ».
Damien RUZE et Georges HUBEL
Ces deux auteurs sont représentés chacun par une nouvelle, relativement longues et fouillées, un peu à la manière des nouvelles de Stephan Zweig : pas moins de 57 pages pour Hauts Lieux et 46 pages pour Cadavre au Parfum’. A chaque fois, c’est une enquête logique avec personnages cohérents et étoffés : « le personnel, en civil et en uniforme, vaquait à ses occupations dans un brouhaha de hall de gare sans tenir compte de sa présence. Le préposé lisait son journal. Impatient, Villeneuve tapota sur le comptoir et toussota afin d’attirer l’attention. Il exprima un modeste bonjour resté sans réponse (p.219) ».
Un accessit à Sébastian Charles pour RAID mort ( jeu de mots un tantinet facile ) où, malgré certains traits d’humour, le dernier entraînement d’un candidat à la célèbre compagnie fait figure d’initiation brutale : « la radio grésille, c’est le Capitaine Franks. Le son de sa voix est calme et froid. Les gars de l’escouade disent que ses ordres claquent comme les coccyx dans une maison de retraite un jour de grand froid. Ils ont de sacrées images les gars de l’escouade (p.173) » !
Table
1. L'échappée belle
Une sale blague
Sebastian Charles
2. Le pied
Chatouilleuse question rigolade
Max Obione
3. Hauts Lieux
Itinéraire d'un flic aux prises avec la folie des hommes