Amer café  

L'HISTOIRE

Rouen 1948.
La ville n'a pas encore relevé ses ruines. Les hommes n'en ont pas fini avec cette guerre civile qui déchira le pays occupé par les troupes allemandes.Trahisons,dénonciations,déportations et exterminations nazies sont toujours des plaies ouvertes. Un jour de janvier, un homme s'effondre rue de la République. Le commissaire Arsène Kalouba enquête sur cette mort suspecte.
Inexorablement, le passé refera surface... L'auteur ne vise pas la vérité historique, inatteignable dans l'absolu; il cherche par la fiction à rendre compte de réalités vécues et de l'atmosphère d'une époque. Par quelques notations, le décor du Rouen d'après-guerre est planté. La chasse aux escrocs de la mémoire peut commencer. Dans cette fiction romanesque Philippe Feeny réveille les fantômes des années quarante.

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Philippe Feeny
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Roman policier
248 pages
ISBN : 2-9519462-7-9
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Prix TTC : 9 €
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Un roman conjugué au passé compliqué...


L'AUTEUR

L'agencement d'une intrigue parait naturel à cet ancien architecte de profession. Grand amateur de jazz, de bridge et de lecture, il délaisse désormais la peinture pour l'écriture de polars ayant pour toile de fond le second conflit mondial qu'il a vécu lorsqu'il était adolescent et pour théâtre la ville de Rouen. Amer café est son premier roman publié, d'autres manuscrits attendent dans ses tiroirs.



EXTRAIT

..............Les combles atteints, nous débouchâmes dans un boyau rétréci qui distribuait six chambres dont les portes dotées de petits oculi diffusaient cette obscure clarté dont parle le poète. Il y régnait effectivement un calme ténébreux. Seul élément de fantaisie : la présence de quelques cartes de visite d'avant-guerre punaisées sur les portes. Rien ne semblait avoir bougé depuis la construction de l'immeuble, si ce n'est : deux fils électriques sur des isolateurs en porcelaine qui longeaient le couloir à notre droite et, tel le fil d'Ariane, nous montraient le chemin.
— La mienne est au bout, côté cour, indiqua notre guide tout en cherchant la bonne clé.
La serrure était rétive, enfin la porte s'ouvrit. J'étendis le bras pour empêcher les deux autres de pénétrer avant moi.
— On ne touche à rien, compris !
Une fois à l'intérieur, je demandai au dentiste :
— Vous êtes venu ici depuis la Libération?
— Non, je n'en ai pas le souvenir. Ce doit être dans l'état où Honoré l'a laissé.
Minal approcha sa main de l'interrupteur :
— C'est le confort moderne !
— On ne touche à rien, s'il te plaît !
Il se le tint pour dit. Nous commençâmes notre examen. Un lit-cage recouvert d'une couverture grise de poussière occupait le coin de la chambre à notre droite ; un petit lavabo armé de deux hauts robinets de laiton était scellé au mur. Une table en bois couverte d'un journal et de tracts complétait le mobilier, sur une tablette une cafetière, quelques verres à moutarde vides ainsi qu'un paquet de café. Un vieux réchaud et une bouteille de butane se cachaient sous la table. Les câbles électriques apparents alimentaient des prises de courant. Une lampe nue au bout d'un fil pendait du plafond et avait permis aux araignées de s'exprimer sans réserve. Près de la lucarne se trouvait une cage rouillée pleine de fientes sèches.
— Un pigeonnier ? interrogea mon adjoint.
— C'est possible.
Nous pénétrâmes plus avant dans la pièce. Quelques indices commençaient à m'intriguer.
— On ne touche à rien ! répétai-je en jetant un coup d'œil au journal.
C'était un exemplaire du Journal de Rouen daté du 9 mai 1944. Il semblait sortir des presses du quotidien tant le papier s'était abstenu de jaunir à la lumière, de surcroît aucune poussière ne le recouvrait. Il en était de même des verres et de la cafetière qui paraissaient avoir été nettoyés la veille.
— Il n'y a pas longtemps qu'on est venu prendre le café chez vous, m'écriai-je..........................

Chronique Joël Jégouzo parue sur le site Noircommepolar (octobre 2005)


La résistance normande pour mémoire...

13 février 1948, Paris. Ça sent le gaz de ville et l'eau de Cologne, l'exploit du 15 français contre l'équipe de rugby australienne au stade de Colombes, naguère si prestigieux, les salons de coiffure surannés et le zinc de quartier. Dans ce Rouen des dernières tractions, un député s'écroule, la bave aux lèvres, bourré jusqu'aux yeux de cyanure made in (si l'on peut dire) Germany. Le sieur, ancien résistant, est tombé pile poil devant un immeuble à double sortie, sous les combles duquel on retrouve u découvre de bien curieux indices, dont un exemplaire du Journal de Rouen daté du 9 mai 44, en parfait état de conservation. Sa lecture l'oriente vers un meurtre commis à l'époque, celui d'un curé abattu en pleine rue. Un curé collabo ? L'affaire s'annonce délicate. Pas simplement parce que la victime de 48 est un député de la République, mais parce qu'en ces années blafardes, la France est pleine d'émotions peu ragoûtantes : L'épuration, la triste, fameuse et avortée épuration, marque en effet de sacrés pas, C'est qu'il faut réconcilier les français avec eux-mêmes, alors, de grâce, que personne ne la ramène avec ces histoires du passé : ni tous collabos, ni tous résistants, la République est lasse et impatiente de se dédouaner à peu de frais.

Tout va désormais se jouer à Rouen. L'enquête progressant, c'est dans le milieu des jésuites que notre flic recueille une surprenante mémoire, révélant que sous la botte nazie, Témoignage chrétien (de larges extraits nous en sont offerts) était un canard sacrément engagé ! Bref, le roman éclaire sous un nouveau jour l'action des jésuites français sous l'occupation, résistants de la première heure, nous menant, de rebondissement en rebondissement, jusqu'en Autriche, devant un Monseigneur passablement affûté.

Un polar historique en somme, réussit, qui fleure bon une époque révolue que l'auteur sait faire revivre à merveille. Un polar au sens plein du genre, avec une intrigue à retournements qui colle parfaitement à l'esprit de cette période, où la justice était trop imparfaite pour la confier aux seuls magistrats...

Reste bien ça et là, dans cette re-visitation de l'histoire, une traîne de préjugés aujourd'hui encore partagés : la charge contre le Vatican par exemple, forcément coupable de ses silences, malgré les récentes études montrant qu'il y aurait urgence à réévaluer son attitude, qui ne fut pas que de renoncement, tout comme la hiérarchie de l'église catholique ne fut pas aussi fuyante qu'on veut bien le penser (voir études sur le martyr de l'évêché de Cologne ou sur la baraque des prêtres de Dachau).

Reste enfin une question sur le statut du genre, sur ce que devient le polar à l'heure du " tout polar ", qu'éclaire, un peu, un entretien donné par Jean-Bernard Pouy à Elfriede Mûller le 29.01.04, sur le site europolar.com. Pouy s'y défend, avec sa génération (68), d'être passé du drapeau rouge (ou noir), à l'écriture du roman noir comme forme de renoncement politique. Pour autant, que devient la " vocation " sociale et politique du polar quand tout peut faire polar ? Le style ? Les codes suffisamment " populaires " pour garantir "l'intégrité" du genre ? Mais Pouy nous entretient des origines du polar français, pas de ce que ce polar est en passe de devenir. Et concernant le polar historique : n'y a-t-il pas là comme un aveu d'impuissance, sinon d'échec, à voir fictionnaliser l'Histoire quand l'Histoire nous repasse décidément les mêmes plats ? (voir la brutalité sans nom de la régression sociale parcourue en France ces dernières années). N'est-il donc que cela : le témoin d'un temps cette fois définitivement perdu, avec la fiction pour prendre acte de ce deuil ? Pour donner dans l'énorme : la saint- Barthélemy peut faire l'objet d'un beau prétexte à raconter une savante et tragique histoire, sans que la Saint Barthélemy réelle ne nous concerne le moins du monde. Pourquoi choisir la forme du polar plutôt que celle de l'essai ou de la biographie pour raconter une telle histoire ?

J'avoue un questionnement, non un doute, quant à la " légitimité " des objets candidats à l'élaboration narrative. Prévention idiote certainement, puisque tout peut être romancé. Surtout quand c'est bien fait, comme ici.

Entretien express avec Philippe Feeny

NCP : Pourquoi avoir choisi cette période historique pour votre roman ?

Mon goût pour l'histoire en général et cette période de la deuxième guerre mondiale en particulier. En 1939 j'avais 12 ans. Mon adolescence s'est déroulée durant le conflit, en 1944, j'avais donc 17 ans, l'âge de l'un des protagonistes.

NCP: Est-ce un premier roman d'ailleurs ?

Non, j'en conserve quelques uns dans mes tiroirs que j'envisage de reprendre pour être édité. Retiré de mon activité antérieure, j'écris depuis plusieurs années, passion que je n'avais pu assouvir durant ma carrière très accaparante d'architecte. " Amer café " est le premier édité grâce à la coopérative Krakoen.

NCP . 3'insiste à nouveau sur cet ancrage : l'intrigue est bien documentée, les personnages parfaitement crédibles, au point qu'on se surprend à penser que l'histoire est vraie, qu'elle vous est proche, familière, peut-être même personnelle...

L'élaboration de cette fiction s'est effectuée à partir des matériaux puisés dans mes souvenirs personnels bien sûr - j'ai effectivement participé au portage des numéros de la presse clandestine -, dans des livres d'histoire de la Résistance locale par exemple ou dans des récits des événements de l'époque. C'est le propre du romancier de faire feu de tout bois et de réaliser l'amalgame de tous les éléments dont il dispose.

NCP : Il est en particulier surprenant de voir dans un polar Témoignage Chrétiens "réhabilité", pour ainsi dire. Que la résistance normande devienne le sujet d'un roman policier, passe ; mais l'action des jésuites français sous l'occupation... peu habituel, non, dans ce champ d'écriture ?

Sans doute, je parlais à l'instant de la presse clandestine, et bien précisément j'ai diffusé des exemplaires de " Témoignage chrétien " dont les rédacteurs et la mouvance autour avaient clairement choisi le camp de la lutte contre l'occupant, alors que la hiérarchie ecclésiastique était maréchaliste à de rares exceptions près et que le Vatican observait un silence cauteleux. Je n'en tire aucune gloire, c'était comme ça, avec le recul, je ne suis pas certain d'avoir eu conscience à l'époque que de tels agissements auraient pu me conduire à l'instar de certains de mes camarades dans les camps nazis.

NCP : Toujours dans ce même ordre d'idée. Aujourd'hui, cette histoire est devenue fiction, le sujet historique du roman tombant dans l'indifférence politique. En passant sous les fourches caudines de la fiction, j'ai le sentiment que l'Histoire s'y épuise. Ou que, plutôt, l'entrée de cette Histoire dans le cadre fictionnel, en signe l'expulsion du champ de notre mémoire. D'autant que la dernière phrase du livre, qui s'achève sur le goût du calva, est comme un joli pied de nez, en dérision de cette période tragique. A moins que vous n'envisagiez le polar comme une arme de mémoire et de conscience ?

Je n'ai pas cherché la vérité historique au plein sens du terme, parce que celle-ci, inaccessible dans l'absolu, ne peut être que relative et soumise à interprétation. En 1945, de Gaulle a créé le mythe de la France résistante ralliant à lui les attentistes et autres " résistants " de la vingt cinquième heure. Après une rapide épuration des plus compromis avec l'occupant et Vichy, sa volonté de réconciliation nationale a mis une chape de plomb sur certains événements impliquant des hommes et des femmes compromis avec Vichy. Bien des salopards en ont profité pour se redonner une respectabilité qu'ils ont pu exploiter au plan des affaires ou de la politique. C'est de cela dont je parle dans ce livre. Il m'importait avant toute chose, dans un cadre romanesque daté, de raconter une histoire dénonçant un escroc de la mémoire à l'aide d'une intrigue sur fond d'événements avérés, éclairés de surcroît par le rôle méconnu de " Témoignage chrétien " et de quelques souvenirs personnels. Je revendique la modestie de mon entreprise, ce n'est donc pas une arme pour la mémoire et la conscience. Ce ne peut être qu'un reflet recomposé d'une époque de tumultes et d'atroces souffrances pour le peuple, les juifs, les persécutés en général et les combattants autant qu'une période d'insouciance et de lucre pour certains profiteurs ou opportunistes qui sont en toute hypothèse toujours du côté des vainqueurs quoi qu'il leur en coûte en reniements et trahisons.

 
 
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